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27 février 2017 1 27 /02 /février /2017 15:21

Le titre, Blasphème, de ce petit livre de 122 pages, écrit par Jacques de Saint Victor, professeur et historien du droit, comporte un sous-titre - Brève histoire d’un « crime imaginaire » plus explicite. L’auteur reconstitue ses principales variations en privilégiant l’approche politique et juridique.
Il y a encore une trentaine d’années, la notion de blasphème était enfouie sous la poussière, avait «déserté nos habitudes de pensée» et était remplacée par celle, courante, de juron : «nom de Dieu !», grossi en «b…..l de Dieu !» ou adouci en «pardi !» et «parbleu !».
Jacques de Saint Victor retrace les origines de ce péché devenu crime, avant d’être aboli par la Déclaration des droits de l’homme… et de ressurgir au gré des intégrismes communautaires.
Le blasphème a une longue histoire, faite de «reculs» et d’«avancées», quand la liberté de pensée recule ou est attaquée. Elle est revenue dans le débat public via les offensives de catholiques intégristes contre certains films ou affiches (Ave Maria, de Jacques Richard, Je vous salue Marie, de Jean-Luc Godard, la Dernière Tentation du Christ, de Martin Scorsese…), la fatwa lancée en février 1989 par l’ayatollah Khomeini contre les Versets sataniques de Salman Rushdie, jugé «blasphématoire envers l’islam», et les «caricatures de Mahomet» du quotidien danois Jyllands-Posten et de Charlie-Hebdo.La prohibition du blasphème est énoncée dans l’Ancien Testament : «Tu ne prononceras pas à tort le nom de Yahvé…. La braver expose à la sanction suprême : «Qui blasphème le nom de Yahvé devra mourir, toute la communauté le lapidera.»
Dans la pensée grecque, il a avant tout le sens profane de médisance. En revanche, le christianisme fait siens les interdits bibliques. Pour les premiers Pères de l’Eglise, les blasphémateurs sont les chrétiens qui offensent leur propre Dieu, les païens qui ne reconnaissent pas le vrai Dieu et les juifs, qui, en crucifiant le Christ, dit saint Jérôme, «se sont faits les serviteurs de l’impiété».
Jusqu’au XIIIe siècle, la notion est utilisée de façon générique et sa sanction n’est pas toujours la mise à mort. Les analyses de Thomas d’Aquin «vont inspirer les auteurs chrétiens jusqu’à la fin de l’Ancien Régime», pour réduire la gravité du blasphème par rapport à l’hérésie ou l’apostasie. Ce qui la distingue des autres «péchés de bouche» : l’injure, la médisance, la moquerie, la malédiction et la diffamation - autant de nuances qui serviront à la législation sur la presse-.
Durant l’Inquisition, l’Eglise n’est pas en reste en mêlant, à la fois, l’hérésie, la magie ou la sorcellerie pour punir le blasphème. Avec les monarchies de droit divin, le mélange des ordres politique et religieux se fait encore plus serrée, et le «crime de lèse-majesté divine» devient «crime de lèse-majesté» tout court.
Montesquieu, avec l’Esprit des lois, marque «un pas décisif vers la séparation de la morale et de la religion». Ce qu’il écrit aurait dû orienter pour toujours la conduite des hommes de tous pays : «On ne doit point statuer par les lois divines ce qui doit l’être par les lois humaines, ni régler par les lois humaines ce qui doit l’être par les lois divines».
Ni Montesquieu, ni Voltaire, ni les Lumières, ni le scandale de la mise au mort du chevalier de La Barre, ni la révolution libérale ne parviendront à ensevelir définitivement le «crime imaginaire».
Le chevalier François-Jean Lefebvre de La Barre a été supplicié en 1766 : on lui brisa les os avec une barre de fer, le bourreau lui coupa la tête, recouvrit le cadavre de paille et le fit brûler. Avait-il violé des enfants, trucidé des vieillards ? La pancarte qu’on avait fixée sur son dos, en l’emmenant au supplice, disait : «Impie, blasphémateur et sacrilège exécrable»

C’était le 1er juillet 1766, à Abbeville, dans la Somme. Le chevalier François-Jean Lefebvre de La Barre avait 20 ans.
La Convention réhabilitera la mémoire du chevalier par un décret du 25 brumaire de l’an II. Son procès aura été «la cause directe de l’abolition pure et simple du délit de blasphème au début de la Révolution», à l’heure où les articles 10 et 11 de la Déclaration des droits de l’homme du 26 août 1789 posent le principe de la liberté d’expression.
En France, le délit de blasphème ne réapparaîtra plus mais, chassé par la porte, il reviendra, par la fenêtre, sous la forme d’«outrage à la morale publique et religieuse».
Jusqu’aux années 1970, la France trouve une «bonne distance entre le politique et le religieux, entre la tolérance et l’irrévérence». Mais, la loi Pleven du 1er juillet 1972, adoptée à l’unanimité, crée «un nouveau délit de "provocation à la discrimination, à la haine ou à la violence" commise envers des individus "à raison de leur appartenance ou de leur non appartenance à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée"».
La loi fait, par exemple du racisme un délit, également revenir le diable, car elle marque «le début juridique du repli communautaire en France en institutionnalisant, sans y prendre garde, la logique identitaire ».

« Les communautés intégristes, favorables au retour du "délit de blasphème", n’allaient pas tarder à s’engouffrer dans la brèche».
Des accommodements proposés par la Cour constitutionnelle permettent un temps de «concilier les nouvelles exigences de "respect des croyances" avec l’impératif de la liberté d’expression». Les attentats du 11 septembre 2001 font «tout basculer» et les mouvements islamiques «reprennent avec zèle le flambeau des associations catholiques intégristes dans leur combat contre le blasphème». Ils trouvent dans les propos de Michel Houellebecq l’occasion de recourir aux deux articles de loi : «Provocation à la discrimination et injure à un groupe de personnes à raison de leur religion».
L’écrivain sera relaxé, la justice estimant qu’exprimer une haine contre une religion ne constitue pas «un appel à la haine envers le groupe de personnes qui pratiquent cette religion». Ce jugement semblait ainsi préserver la liberté de critiquer la religion - une constante dans l’histoire de la pensée - et de clore le débat sur le blasphème.

En 2004, le cinéaste hollandais Theo Van Gogh est assassiné : son film, Soumission, est dit blasphématoire. C’est par solidarité que Jyllands-Posten publie les caricatures de Mahomet. Puis ce fut Charlie. Le blasphème retrouve ainsi la couleur rouge sang qu’il avait au Moyen Age : au pilori, à la torture - «mutilation des lèvres inférieures ou supérieures, percement de la langue ou son ablation totale» - et au bûcher succède la kalachnikov.
On a le droit d'être antifasciste, anticommuniste ou antilibéral. Pourquoi n'aurait-on pas le droit de s’opposer au christianisme, au judaïsme ou à l'islam ?
La laïcité est là pour garantir la liberté de croyance ou d'incroyance et de permettre la cohabitation des différentes religions ou idéologies. Un Etat laïque n'est ni athée ni religieux. Il protège toutes les religions, il garantit le droit de n'en avoir aucune et de les critiquer toutes. C'est une opinion que nul n'est tenu de partager mais que personne, dans un Etat laïque, n'a le droit d'interdire. Et il n'y a pas de liberté d'opinion effective sans liberté d'expression, l'Etat, pour protéger celle-là, se doit de garantir celle-ci.

Le blasphème fait partie des droits de l'homme, pas des bonnes manières ( A.Conte-Sponville)

Coup de coeur  de Joël

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Published by Graines de mots - dans Coups de cœur
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